IP MONOLITH

IP MONOLITH

Reynald Drouhin (2026)

Présentation

IP Monolith retourne le geste de la surveillance : chaque visiteur laisse une trace numérique que tout site web collecte silencieusement. Ici, cette trace est rendue visible, nommée, archivée publiquement (non pas comme donnée exploitée, mais comme forme).

À partir de l'adresse IP, une valeur déterministe est calculée. Elle fixe entièrement la géométrie d'un volume filaire en projection isométrique (ses faces, ses niveaux, sa torsion, son effilement). La même adresse produit toujours le même monolithe, quel que soit le navigateur, la machine ou le moment de la consultation. Aucune forme n'est produite par le hasard : chaque monolithe résulte exclusivement d'une traduction déterministe d'une identité de réseau. Le monolithe ne représente pas l'adresse IP. Il est la forme stable produite par le protocole de traduction qui lui est appliqué.

Pourquoi un monolithe ? La figure est à la fois l'une des plus abstraites et la plus chargée : stèle, borne, trace, mémoire. Dressée dans le paysage, elle marque moins un lieu qu'un passage. Ici, elle devient l'inscription minimale d'une identité de réseau.

La première connexion d'une IP est archivée dans une archive publique appelée lithothèque, consultable par tous. Une sphère filaire interactive localise l'ensemble des connexions enregistrées, chaque point relié par un trait à la position de l'artiste en Bretagne (non celle du serveur). Ce n'est pas une infrastructure anonyme qui collecte : c'est une présence qui reçoit. La géolocalisation utilisée est approximative (ville ou région, jamais adresse précise) et probabiliste.

Protocole technique

La chaîne de transformation est la suivante :

IP hachage SEED générateur déterministe faces, niveaux, torsion, effilement fréquence, rythme, panoramique MONOLITHE SON

L'adresse IP est transformée par une fonction de hachage en un nombre entier déterministe : la même adresse produit toujours le même nombre. Ce nombre amorce un générateur pseudo-aléatoire initialisé par cette valeur, qui produit une suite toujours identique pour un même point de départ.

Cette suite est lue dans l'ordre pour fixer les paramètres de la forme : le nombre de faces (3 à 6), le nombre de niveaux empilés (6 à 13), la torsion axiale (un angle de rotation appliqué à chaque niveau, qui produit la torsion caractéristique de chaque monolithe) et l'effilement vers le sommet. La même suite fixe ensuite les paramètres du signal sonore : fréquences, durées, panoramique.

Forme et son sont deux lectures du même protocole. Une IP donnée produit toujours le même monolithe et toujours le même signal, parce que c'est le même nombre qui parle deux langues différentes. Le calcul est intégralement réalisé côté client, à la volée, sans traitement serveur.

Sonification

Le signal sonore n'accompagne pas le monolithe. Il constitue une seconde lecture de la même donnée, dans un registre différent. Le vocabulaire est réduit à l'essentiel : des sinusoïdes pures puisées dans un ensemble de fréquences fixes, et de courtes impulsions de bruit, sans timbre composé ni harmonie au sens classique. La durée du signal varie selon le nombre de niveaux du monolithe (de 18 à 39 événements) : un volume plus haut produit un signal plus long.

Filiation / historique

S'inscrit dans une pratique de l'internet comme matériau engagée depuis 1995, fondée sur deux constantes : le protocole comme méthode, l'espace monochrome comme esthétique. Depuis trente ans, cette pratique explore l'erreur, le flux, la trace et, aujourd'hui, l'infrastructure invisible des réseaux comme matériaux d'œuvre. L'esthétique filaire d'IP Monolith renoue délibérément avec les représentations 3D des années 80 (jeux vectoriels, premières interfaces de CAO, globes filaires des premiers systèmes de navigation) : une époque où le fil de fer était la seule façon de figurer un volume en temps réel. Le vert phosphore (#33FF00) disponible comme troisième thème cite les moniteurs cathodiques monochromes de cette époque. Ce vocabulaire graphique hérité des débuts de la 3D est réactivé par un protocole réseau contemporain, creusant l'écart entre une esthétique historique et l'infrastructure invisible qu'elle rend perceptible.

IP Monolith reprend le principe de IP Monochrome (2006/2024, l'adresse IP comme source génératrice) et la forme monolithe développée dans différents projets entre 2011 et 2020, pour les réunir en un même protocole de traduction : l'infrastructure réseau y devient une forme sculpturale, manipulable et interrogeable par le visiteur.